Pierre Lapointe à l'Olympia - Pari(s) gagné(e)

Façade de l'Olympia à Paris pour Pierre Lapointe
Il ne nous a fallu que quelques pas, ceux nous séparant de l'immense Boulevard des Capucines au hall de l'Olympia, pour qu'un constat s'impose sans tarder : cinq minutes avant le concert, l'air est déjà chargé d'une électricité, d'une excitabilité rare, souvent annonciatrice d'une soirée singulière. Alors que la grisaille et la pluie ont envahi la capitale, la mythique salle parisienne a des allures de cocon détaché du temps où les mines déconfites du dehors sont redevenues des figures humaines prêtes à célébrer le retour de Pierre Lapointe, absent de l'hexagone depuis deux (trop) longues années.

Hétéroclite et cosmopolite, le public de cet Olympia copieusement rempli, reçoit, tout d'abord, Auden, première partie bénéficiant d'un accueil poli et d'une écoute religieuse, mais pour lequel la salle peine à s'enflammer durablement. A sa suite, les vingt dernières minutes d'entracte semblent étendre l'élastique du temps jusqu'à un point de non-retour et augmentent visiblement le voltage du courant alternatif sillonnant les spectateurs.

Il est près de 21h lorsque le rideau s'ouvre au son de N2o dévoilant Pierre, ses quatre nouveaux musiciens et le gigantesque ballon Punkt « rose bonbon » disposé en fond de scène. Dans l'assistance, l'euphorie des grands jours succède à l'excitation : une salve d'applaudissements fournis et chaleureux traduisent, à la fois, le plaisir d'être là et le manque passé, disent, tout autant, « enfin » que « merci ». Le moment est beau, simple et il inaugure, de superbe manière, le déroulement d'un épatant spectacle.

Pour ceux qui s'inquiétaient de savoir si Pierre avait changé, qu'ils se rassurent, sa verve est intacte, son humour également (il est même poussé à son paroxysme), comme il l'illustre dans l'un des monologues d'ouverture dont lui seul a le secret. La recette est éprouvée mais elle persiste à fonctionner : l'alliance du rire et des larmes, fusion opératique, crée un retentissement fort, nous regonfle le cœur pour mieux nous le briser la minute suivante.

Pierre Lapointe à l'Olympia de Paris le 29 janvier 2014

Si le set possède une tonalité plus colorée lorsqu'il s'aventure sur le terrain de Des maux sur tout, entêtante chanson sur les jérémiades incessantes et l'apitoiement, ou de Plus vite que ton corps, tubesque promesse de lendemains qui chantent, il revient souvent sur l'obsession de l'amour déçu et de la solitude inhérente à la vie.

Ainsi, la douce S'il te plaît, écrite, à l'origine, pour Monia Chokri et seul extrait des Callas porté à la scène, nous remémore le spectacle Seul au piano de par la sobriété de sa facture. Mais c'est surtout Nos joies répétitives qui gagne brillamment son titre de grande chanson fédératrice. Égratignant les célibataires et les couples dans une anecdote introductive d'ores et déjà culte, Pierre questionne la comédie des apparences et l'éphémérité des sensations avec une authenticité désarmante. Arrangée en piano/voix comme lors de la précédente tournée, elle devient un miroir générationnel qui chamboule sans crier gare.

Alors qu'habituellement, les shows présentant un album récemment sorti se contentent d'offrir au public un copier-coller du disque, chez Pierre Lapointe, les expérimentations sont plus que d'actualité. A quelques exceptions près (les sublimes Ministères que l'on croirait échappés de Sentiments Humains, Barbara et ses jeux de lumière électrisants), les titres de Punkt sont repeints, recolorisés dans des versions complémentaires à celles enregistrées « sur galette ». Tandis que la démo piano de Nu devant moi rendait justice à la crudité du texte, a contrario, sur Punkt, l'arrangement final de Guido Del Fabbro était une surprise intense à l'érotisme latent qui occultait avec intelligence la mièvrerie. Sur scène, elle garde cette force en révélant une troisième facette beaucoup plus touchante.

La Sexualité et L'Etrange route des amoureux sont l'occasion d'un passage acoustique fort apprécié à l'ambiance « feu de camp » où planent les ombres de Mumford & Sons et de Moriarty. Réunis au centre de la scène, l'artiste et ses musiciens livrent des interprétations très « second degré » de deux des titres les plus légers de Punkt. Vendu comme un morceau écrit après « étude marketing » (sic), La Sexualité fait figure de joke glissée au milieu du show avec une bonne humeur communicative (un speech mémorable sur la modification du rap et de l'anglais inspirée par Dieu) et une folk imagée qui ne s'encombre pas de détours pour parler de sexe.

Toutefois, les véritables étonnements proviennent surtout des Enfants du diable retravaillé à la guitare (comme sur Les Callas) et des Remords ont faim. Sur l'album, ce dernier titre renvoyait à une grandiloquence assumée, à un pendant « guerrier ludique » des rageurs Sentiments Humains. Ici, l'atmosphère cabaret et l'emphase rythmique se muent en une surprenante proposition piano/voix où la prestation de Pierre provoque des réminiscences de la pertinente Boutique fantastique.

Bien que Punkt soit logiquement très représenté et que quelques incontournables manquent à l'appel (Pointant le nord, Au 27-100 Rue des Partances, Je reviendrai, L'Endomètre rebelle, etc.), les précédents albums sont intégrés avec goût et fantaisie. En tête de liste, Le Columbarium restera le coup de cœur de la soirée, sublimé par une magnifique version pop. Après avoir été étrangement trituré sur la tournée Sentiments Humains, Tel un seul homme est, quant à lui, incorporé au « gang-bang de tendresse » et éclot dans un écrin bouleversant entre mesure et solennité. Plus inattendue, la résurrection de Vous et du Lion imberbe, transformés en titres électro/rock, accordent une place de choix à La Forêt des Mal-Aimés.

Attentifs, complices, peinant souvent à masquer leur hilarité ou leur émotion, les spectateurs ne désiraient plus qu'une seule chose : bondir hors de leur siège et finir le show pleinement désinhibés et ivres de musique, comme l'artiste le leur demandera avant le Bar des Suicidés. C'est le top départ d'un combo de quatre titres qui soulève l'Olympia, le point d'orgue revenant à un duo avec Matthieu Chedid sur l'une de ses premières chansons, Nostalgic du Cool. A cet instant précis, Pierre Lapointe n'a pas besoin d'expliquer toute son admiration pour ce chanteur multi-facettes tant sa joie semble perceptible et émouvante.


L'obligatoire Deux par deux rassemblés, où M nous gratifie de sa présence à la guitare électrique, entraîne l'explosion du public. En observant cette salle debout comme un seul homme, on ne peut s'empêcher d'y apercevoir une reconnaissance méritée et la récolte de lauriers difficilement semés. Afin de clôturer en beauté ce spectacle, Pierre revient et s’installe, à nouveau, au piano pour une reprise de Léo Ferré, C'est extra. La performance est aussi pudique que déchirante et procure une chair de poule impossible à dissiper. C'est à ce moment que l'évidence n'en surgit que plus flagrante : certes créateur et musicien de talent, Pierre Lapointe est, avant tout, un interprète percutant qui touche, à chaque assaut, la cible en son cœur.

Sitôt le rideau refermé, les avis dithyrambiques émergent de toutes parts et l'appréciation tombe rapidement : « le meilleur concert parisien depuis le démarrage ». A la sortie, les lettres rouges brûlent, une dernière fois, la façade de l'Olympia tandis que les visages sont, tour à tour, parcourus par la satisfaction, l'émotion, la fierté, la joie.

L'espérance était grande, le résultat lui fût dix fois supérieur. Le spectacle Punkt est une proposition culottée, à l'image de l'opus, qui emprunte des chemins de traverse inédits mais payants. Cette exaltante première date hexagonale, carton total, porte – enfin ! - aux nues, après un travail de longue haleine, un artiste qui met, depuis douze ans, un beau coup de pied dans la fourmilière trop bien rangée de la chanson francophone. Pari(s) gagné(e), il était temps.

Céline Bourdin.

________


En concert en France

• 1er février : La Bouche d'Air, à Nantes
• 4 février : Festival Sémaphore en chanson, à Cébazat
• 5 février : Le Rocher Palmer, à Cenon (Bordeaux)
• 7 février : Espace Vélodrome, à Plan-les-Ouates (Suisse)
• 9 février : L'Aéronef, à Lille
• 11 février : Le Radiant-Bellevue, à Caluire-et-Cuire (Lyon)

Commentaires

Articles les plus consultés