Foxcatcher (Bennett Miller, 2014)

Affiche FoxcatcherFoxcatcher | Réalisé par Bennett Miller | Avec Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo (USA, 2h14, 2013) | Date de sortie : 21 janvier 2015

Synopsis : Inspiré d’une histoire vraie, Foxcatcher raconte l’histoire tragique et fascinante de la relation improbable entre un milliardaire excentrique et deux champions de lutte. Lorsque le médaillé d’or olympique Mark Schultz est invité par le riche héritier John du Pont à emménager dans sa magnifique propriété familiale pour aider à mettre en place un camp d’entraînement haut de gamme, dans l’optique des JO de Séoul de 1988, Schultz saute sur l’occasion : il espère pouvoir concentrer toute son attention sur son entraînement et ne plus souffrir d’être constamment éclipsé par son frère, Dave. Obnubilé par d’obscurs besoins, du Pont entend bien profiter de son soutien à Schultz et de son opportunité de « coacher » des lutteurs de réputation mondiale pour obtenir – enfin – le respect de ses pairs et, surtout, de sa mère qui le juge très durement. Flatté d’être l’objet de tant d’attentions de la part de du Pont, et ébloui par l’opulence de son monde, Mark voit chez son bienfaiteur un père de substitution, dont il recherche constamment l’approbation. S’il se montre d’abord encourageant, du Pont, profondément cyclothymique, change d’attitude et pousse Mark à adopter des habitudes malsaines qui risquent de nuire à son entraînement. Le comportement excentrique du milliardaire et son goût pour la manipulation ne tardent pas à entamer la confiance en soi du sportif, déjà fragile. Entretemps, du Pont s’intéresse de plus en plus à Dave, qui dégage une assurance dont manquent lui et Mark, et il est bien conscient qu’il s’agit d’une qualité que même sa fortune ne saurait acheter. Entre la paranoïa croissante de du Pont et son éloignement des deux frères, les trois hommes semblent se précipiter vers une fin tragique que personne n’aurait pu prévoir…

Steve Carell et Channing Tatum dans Foxcatcher de Bennett Miller

Alice Rohrwacher, Xavier Dolan, Abderrahmane Sissako, Damian Szifron et Bennett Miller. Ces cinq réalisateurs faisaient, cette année, leurs premiers pas dans la compétition officielle du Festival de Cannes. Il faut croire que ce sang neuf a ravi le jury de Jane Campion puisque trois d'entre eux ont remporté des distinctions majeures. Alors que l'on attendait plutôt Foxcatcher dans la catégorie scénario ou interprétation, Bennett Miller a décroché, à la surprise générale, le très convoité prix de la mise en scène.

Troisième long-métrage du cinéaste après Truman Capote et Le Stratège, Foxcatcher paraît, de prime abord, taillé pour les Oscars. Pourtant, Bennett Miller choisit de renverser l'équation gagnante performance(s) d'acteur(s) + histoire vraie (le fameux « based on a true story ») en adjoignant à son film une atmosphère délétère. Petit à petit, la narration de ce rise & fall mille fois vu s'élève au-delà de la moissonneuse à récompenses pour s'engouffrer dans un tortueux thriller psychologique. Bennett Miller prend son temps, pose ses personnages avec application, dirige ses acteurs avec précaution, snobe les clichés en fuyant le sensationnalisme. N'importe quel metteur en scène aurait comblé les silences par une musique intrusive, le réalisateur joue, au contraire, de cette froideur. Cette méthode rigoureuse possède les défauts de ses qualités : l'ennui guette, l'émotion peine à affleurer mais la sécheresse du film, à l'image de son unique coup d'éclat final, impressionne.

Par l'intermédiaire de ces trois personnages condamnés à vivre sous la coupe ou dans l'ombre de quelqu'un d'autre, le long-métrage rappelle tout autant Ma Vie avec Liberace (le lien toxique entre Du Pont et Mark) que The Master (l'inversion des rapports de force). Mais il évoque avant tout la déchéance du rêve américain, effondré sous le poids de la psychose et de la paranoïa. Parfaite incarnation de ce mythe gangrené, Steve Carell, grimé (mais pas trop), délivre une imposante interprétation d'un John du Pont souvent inquiétant, quelquefois touchant, rongé par la relation dévastatrice qu'il entretient avec sa mère. Ce contre-emploi pourrait (devrait ?) lui valoir une pluie de nominations outre-Atlantique cet automne. A ses côtés, Channing Tatum, de plus en plus intéressant à observer, prouve qu'il est en train de devenir l'un des beaux espoirs du cinéma américain face à un Mark Ruffalo plus sidérant que jamais.

C'est peut-être cette direction d'acteurs sans fautes qui a fait pencher la balance en faveur de Bennett Miller. En temporisant les prestations de ses comédiens, il leur évite à la fois de sombrer dans l'esbroufe tout en révélant des qualités de jeu insoupçonnées. Ainsi, Foxcatcher n'a pas besoin d'être un choc absolu pour s'insinuer dans les mémoires puisque son effet est construit, avec beaucoup d'intelligence et de finesse, sur le long terme. Deux, trois, quatre jours plus tard, le film est toujours présent dans les esprits, entretenu par le souvenir d'une ambiance aussi mortifère qu'envoûtante.

Céline Bourdin.

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