Pierre Lapointe à la Cigale : De la tristesse à l'ivresse

Affiche du spectacle Un Pierre Lapointe, Un Piano
« On dit souvent qu'il faut saisir le moment, mais parfois, c'est le moment qui nous saisit. »

Issue de Boyhood, le magnifique dernier film de Richard Linklater, cette ligne de dialogue, réinventant un « Carpe Diem » remâché et recraché, illustre à la perfection le terrassant spectacle donné par Pierre Lapointe à la Cigale. Ainsi, il ne fallait pas, ce dimanche soir, tenter de capter l'émotion d'un show aussi intimiste que chaleureux mais s'y laisser aller pleinement, s'abandonner à la tristesse pour mieux escalader l'ivresse.

Si, en janvier dernier, l'Olympia vibrait sur les mélodies éclatées de Punkt, celui-ci symbolisait surtout l'inespérée célébration d'un des plus brillants interprètes de sa génération. Dix mois et une signature avec un label indépendant plus tard (l'album Paris Tristesse sort le 17 novembre), la Cigale vient concrétiser des choix intelligents et témoigner de la place indéniable désormais tenue par Pierre Lapointe au sein de la chanson française.

En guise de préambule à cette nouvelle escale dans la capitale, la pétillante Salomé Leclerc a ouvert la soirée avec brio en faisant souffler un vent de fraîcheur sur une salle instantanément conquise par ses talents d'auteur et de musicienne. Nul doute que sa voix rauque et sa touchante spontanéité lui offriront très vite les honneurs du haut de l'affiche.

Prolongeant l'amuse-bouche proposé en première partie de Rufus Wainwright à la salle Pleyel, la Cigale a ensuite renoué avec une formule piano/solo déjà expérimentée par le passé dans de nombreuses salles parisiennes comme le Théâtre de l'Atelier, la Gaité Lyrique ou le Café de la danse. Toutefois, malgré ses similitudes formelles avec « Seul au piano », « Un Pierre Lapointe/Un Piano » représente bel et bien une proposition artistique très différente aux allures de plongée en apnée dans les méandres des sentiments humains.

Dès son entame - une sarcastique et pertinente tirade inaugurale -, Pierre avertit d'emblée son audience sur le caractère hautement spleenétique du spectacle avant d'éclairer ses propos par un premier titre évocateur, Tu es seul et resteras seul. Questionnant, tour à tour, les amours déçus (Quelques gouttes de sang) ou inachevés (Nu devant moi), l'artiste n'exagère pas un seul instant le caractère douloureux de l'entreprise tant chaque chanson est semblable à un pansement que l'on arracherait sans crier gare sur une chair à vif. Tout le paradoxe de ses compositions réside alors dans une portée cathartique qui nous brise le cœur pour mieux nous permettre d'en démarrer aussitôt le processus de cicatrisation.

Alors qu'au fil des années, les métaphores et autres images littéraires se sont évaporées pour se recentrer sur un style beaucoup plus cru mais non moins poétique, la setlist proposée réunit ces deux pendants de son écriture. Le Lion imberbe, admirable figure de style, côtoie ainsi l'épatante simplicité d'un S'il te plaît sur les affres de la solitude ou la nostalgie du 27-100 Rue des Partances, seule lumière traversant les interstices d'un show à la sidérante intensité. Pareilles à des bouffées d'oxygène, toutes les interventions de l'artiste, encore plus volubile qu'à son habitude, composent des instants salvateurs où les larmes tout juste essuyées de la chanson précédente coulent à nouveau, marquant cette fois notre hilarité.

Pierre Lapointe à la Cigale

A la mi-spectacle, le temps se suspend lors du subtil enchaînement alliant La Plus Belle des Maisons, nouvelle chanson dont la sobriété impressionne, et Je déteste ma vie. Si la première rappelle à quel point la pureté d'un texte peut accoucher d'une merveille, la seconde devient tout simplement l'un des plus beaux titres de son répertoire. Et pourtant, l'arrangement chargé proposé il y a quatre ans dans cette même salle était loin de laisser deviner la pépite qui se cachait sous un apparat trop lourd. Il aura fallu attendre Les Callas et sa version épurée pour qu'elle puisse éclore et tutoyer la grâce dans son dernier refrain.

La reprise de Moi, Elsie et Nos joies répétitives, habilement intégrées en fin de set, closent une première partie de spectacle étonnamment courte puisque le rappel est annoncé après (seulement) une heure de show. Mais ce qui nous attend dépasse complètement la notion-même de « rappel » en constituant une dynamique inédite, riche en surprises.

Incrédule face au changement de plateau qui s'opère (deux nouveaux micros, ainsi qu'une guitare s'ajoutent au piano), le public est à présent debout, impatient de découvrir le contenu d'un rappel qui ne ressemblera visiblement à aucun autre. Pierre revient alors sur scène rejoint par Gaël Rakotondrabé au piano pour la reprise du Mal de vivre de Barbara.

L'interprétation au cordeau qui en découle va bouleverser l'assemblée tout comme l'attitude d'un artiste littéralement accroché au piano dont l'émotion non feinte laisse entrevoir une sincérité désarmante. La réjouissante version piano/voix des Remords ont faim, tout droit échappée de la tournée Punkt, allège l'atmosphère, précédant un trio de reprises à fleur de peau.

Pierre Lapointe à la Cigale

La sublime chanson de Françoise Hardy, La Maison où j'ai grandi, ouvre ensuite le coffre des réminiscences. Rappelons que Pierre chantait déjà ponctuellement ce titre sur la tournée La Forêt des Mal-Aimés il y a huit ou neuf ans et que, forcément, les cœurs de tous ceux qui y ont cru farouchement à cette époque se serrent en refermant métaphoriquement la boucle du temps.

Accompagné par François Lasserre à la guitare, Pierre enchaîne avec Comme ils disent, percutante reprise de Charles Aznavour, évitant le pathos et redonnant à entendre un texte d'une rare beauté avant de retrouver le piano pour C'est extra. Cette dernière est, depuis l'Olympia, un moment-clé du spectacle (qu'elle termine généralement) puisqu'elle avance dans un crescendo émotionnel culminant lors d'un apogée déchirant où la voix de Pierre s'élève dans un silence de cathédrale. Après une longue standing-ovation, l'artiste enfonce le clou au cours d'un ultime rappel, le « tube » Deux par deux rassemblés, non sans avoir facétieusement comparé son travail à celui d'un fonctionnaire.

Tel un seul homme, La Cigale se lève pour la troisième fois de la soirée : tout autour, les yeux des spectateurs étincellent. Dans les regards, l'émotion, l'admiration, l'affection, parfois, mais surtout l'impression, la certitude d'avoir tout oublié, d'avoir touché du doigt ce qu'un artiste peut nous donner de plus inestimable : la sensation d'être hors du temps.


Céline Bourdin.
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Paris Tristesse de Pierre Lapointe

Nouvel album : Paris Tristesse / Sortie le 17 novembre 2014 (Disponible en précommande sur Itunes dès maintenant)

Commentaires

  1. Très beau cet article, touchant, vibrant, si bien écrit ; et les photos sont magnifiques.

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