Holy Motors (Leos Carax, 2012)

Holy Motors de Leos Carax
Holy Motors | Réalisé par Leos Carax | Avec Denis Lavant, Édith Scob, Eva Mendes (France/Allemagne, 1h55, 2012) | Date de sortie : 4 juillet 2012

Synopsis : De l'aube à la nuit, quelques heures dans l'existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie. Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, créature monstrueuse, père de famille, M. Oscar semble jouer des rôles, plongeant en chacun tout entier - mais où sont les caméras ? Il est seul, uniquement accompagné de Céline, longue dame blonde aux commandes de l'immense machine qui le transporte dans Paris. Tel un tueur consciencieux allant de gage en gage. À la poursuite de la beauté du geste. Du moteur de l'action. Des femmes et des fantômes de sa vie. Mais où est sa maison, sa famille, son repos ?

Edith Scob dans Holy Motors de Leos Carax
On voudrait revivre. Ça veut dire : on voudrait vivre encore la même chose. Refaire peut-être encore le grand parcours, toucher du doigt le point de non-retour et se sentir si loin, si loin de son enfance ... (Revivre, Gérard Manset)
 
Dans Cosmopolis de David Cronenberg, le milliardaire Eric Packer se demande où dorment les limousines quand la nuit tombe ; le film-gigogne de Leos Carax, enfant maudit du cinéma français, lui apporte une réponse. Les lumières s'éteignent : un homme apparaît sur l'écran, se lève de son lit et tâtonne un mur au papier peint boisé. De son doigt-robotique métaphorisé comme la clé secrète des rêves, il ouvre la boîte de Pandore, une salle de cinéma léthargique, figée en plein vol. Un certain M. Oscar (Denis Lavant, être aux multiples visages, dans un tour de force magnifique) s'en échappe, démarrant sa journée en illustre patron attendu pour d'importants rendez-vous aux quatre coins de la ville. Incarnant successivement une mendiante, une créature engendrée par la motion-capture, un monstrueux habitant souterrain, un père déçu par sa fille, un oncle mourant, un ancien amant ténébreux et un mafieux méthodique, cet étrange personnage conduit ce puissant trip surréaliste aux limites du superbe (l'Entracte, enivrant ballet d'accordéons ; la Samaritaine, mélancolique et douloureuse) et de l'absurde (le dernier arrêt, terminus surprenant). Segmenté, ludique, poétique, Holy Motors est l'écho des moteurs d'une existence : ceux des voitures, des caméras, du désir créatif.

Resté éloigné des plateaux durant treize ans, Leos Carax interroge la théâtralité des vies, le spectacle qui s'est insidieusement glissé dans les rapports humains. Qui joue ? Qui regarde ? Quand l'homme à la tâche de vin allègue Oscar Wilde (« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde »), son exécutant veut continuer pour « la beauté du geste ». Condamné à évoluer dans un monde où l'illusion et la magie ont rendu le temps élastique, le comédien renaît à chaque nouveau rôle, prêtant un instant ses traits à un double qu'il finira par tuer. Qu'importe puisque les autres n'ont plus de nom, ne sont plus que des sites internet gravés sur des pierres tombales ? Quelle conséquence si le 7ème Art se réduit à des hominidés en CGI ? Presque évanescent, mais surtout inventif et libre, le cinéma de Carax, trop longtemps bridé, explose dans ce film nourri de références (Les Yeux sans visage, La Foule) et d'auto-citations narcissiques quasiment testamentaires. Faussement nostalgique, le réalisateur fait table rase de tous les longs-métrages avortés dont il a été privé, mettant en abyme l'inlassable addiction de l'acteur et la plus grande envie du créateur : tourner la page avant de revivre.

Céline Bourdin.

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